A l’époque des Lumières et notamment à partir des années 1750, un nouveau regard sur l’architecture de l’Antiquité dans la péninsule italienne commence à s’imposer, prenant davantage en compte ses moyens et ses principes constructifs. Par le regard croisé d’artistes, d’architectes, de savants, d’hommes de lettres, de diplomates traversant la péninsule à la suite des premières fouilles de Herculanum et Pompéi, l’intérêt s’adresse non seulement aux formes et aux programmes de l’architecture, mais aussi à l’univers de la construction et du chantier. Lorsqu’il s’agit, trente ans plus tard, de restituer une histoire de l’art occidental par les monuments, objectif ambitieux de Séroux d’Agincourt, l’attention à la solidité constructive chez les Romains fut l’un des fils conducteurs, et pas le moindre, saisis par l’auteur, grâce auquel il parvint à illustrer la continuité d’une culture constructive traversant l’âge moyen de la « décadence de l’art » dans la péninsule. Dans la section de son ouvrage consacrée au « renouvellement de l’architecture », Séroux a même réuni en une seule planche, selon un but comparatif et synoptique, un compendium des divers appareillages de briques, de pierres et mixtes, redevables des différents types d’opus, et des principes constructifs essentiels de l’architecture romaine tels que l’arc et la voûte. Si l’Histoire de l’art par les monumens paraît en livraisons entre 1810 et 1823, sa genèse remonte en effet aux années 1780. Dès cette époque, son élaboration puise, entre autres, dans ce renouveau d’attention aux spécificités constructives des maçonneries coffrées et tout d’abord aux qualités des ciments utilisés dans les maçonneries chez les Romains, enclenché depuis au moins les années 1750 et dont Jean Rondelet, l'un des interlocuteurs de Séroux, séjournant en Italie en 1783-84, amplifia et consolida la connaissance jusqu'à la parution de son traité (1802-17). Cette contribution propose une réflexion sur le changement de paradigme dans l’observation des vestiges anciennes, à Rome et au-delà, qui par le partage d’expériences et la synthèse des connaissances, a fini par produire en quelques décennies un dialogue serré entre l’art de bâtir et les sciences de la minéralogie, de la statique et de la résistance des matériaux. C’est dans ce contexte que nous souhaitons approfondir la compréhension de la genèse et de l’héritage d’un renouvellement de perspective, au tournant des années 1740 et 1750, à travers l’analyse de quelques aspects choisis à dessein en lien avec l’expérience des voyages en Italie, et notamment en Campanie, de Jacques Germain Soufflot et Gabriel Pierre Martin Dumont, de même que de Jérôme Charles Bellicard, pensionnaire de l’Académie de France à Rome et compagnon de voyage de Charles Nicolas Cochin et du marquis de Marigny entre 1749 et 1751, mais aussi de savants tels que le naturaliste Jean Étienne Guettard, compagnon de voyage d’un autre architecte pensionnaire de l’Académie de France, Pierre Adrien Pâris, au seuil des années 1770, tout en tenant compte de l’interaction, directe et indirecte, avec les milieux architecturaux et scientifiques de la péninsule.
Mots clés : siècle des Lumières, historiographie, voyage en Italie, construction romaine, ciments, maçonneries coffrées
Une première bibliographie :
J.P. Adam, La construction romaine, Paris, Picard, 1989, rééd. 2005.
Ch. N. Cochin, Voyage d’Italie, ou recueil de notes sur les ouvrages de peinture & de sculpture qu’on voit dans les principales villes d’Italie, Paris, Ch. A. Jombert, 1758, 3 t.
M. Gallet et D. Ternois (dir.), Soufflot et son temps, 1780-1980, Paris, CNMHS, 1980.
R. Gargiani, Concrete from archeology to invention 1700-1769, Lausanne, EPFL, 2013.
A.R. Gordon, « Jérôme-Charles Bellicard’s Italian Notebook of 1750-1751 : the Discoveries of Herculanum and Observations on Ancient and Modern Architecture », The Metropolitan Museum Journal, 25 (1990), p. 49-142.
H.O. Lamprecht, Opus caementitium: Bautechnik der Römer, Düsseldorf, Beton, 1984, rééd. 1996.
I. Miarelli Mariani et S. Moretti (dir.), Séroux d’Agincourt et la documentazione grafica del Medioevo. I disegni della Biblioteca Apostolica Vaticana, Città del Vaticano, BAV, 2017.
R. Middleton et M.-N. Baudouin-Matuszek, Jean Rondelet. The Architect as Technician, New Haven/Londres, Yale University Press, 2007.
M. Mosser et D. Rabreau, Soufflot et l’architecture des lumières, Paris, ENSBA, 1986.
C. Ollagnier et D. Rabreau, Jacques-Germain Soufflot ou l’architecture régénérée (1713-1780), Paris, Picard, 2015.
G. Richaud et L. Cellauro, Palladio and Concrete : archaeology, innovation, legacy, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2020.
P. Pinon, Pierre-Adrien Pâris (1745-1819), architecte, et les monuments antiques de Rome et de la Campanie, Rome, Ecole française de Rome, 2007.
J.-B. Rondelet, Traité théorique et pratique de l’art de bâtir, Paris, l’auteur, 1802-1817, 5 parties en 7 vol.
J.-B. L. G. Séroux d’Agincourt, Histoire de l’art par les monumens depuis sa décadence au IVe siècle jusqu’à son renouvellement au XVIe, Paris, Treuttel & Würtz, 1810-1823, 6 t.
Antonio Brucculeri, professeur en histoire de l’architecture – ENSA Paris-La Villette
Antonio Brucculeri (Palerme, 1968) est diplômé de l’Università Iuav de Venise (1995). Il a soutenu en 2002 (Université Paris 8 / Università Iuav) une thèse de doctorat en cotutelle, consacré au parcours professionnel et intellectuel de l’historien de l’art Louis Hautecœur, par laquelle il a interrogé les liens entre historiographie artistique et débats sur l’architecture et sur la protection patrimoniale en France entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Historien de l’architecture et de la ville des XIXe et XXe siècles, il s’est parallèlement consacré à des sujets de recherche concernant l’historiographie et l’histoire de l’enseignement de l’architecture, notamment dans le domaine de l’enseignement des techniques de construction. Dans les dernières années il a spécialement travaillé sur les interprétations et les relectures de la Renaissance architecturale italienne, notamment par les Français, entre la seconde moitié du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle. Depuis 2021 il est professeur en histoire de l’architecture à l’Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-La Villette. Il a effectué un post-doc à l’université de Padoue (2003-2005), il a été boursier au Paul Mellon Centre, Londres (2007 et 2013), professeur invité à l’université Ca’ Foscari de Venise (2012-13) et chargé de conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris (2009-2014). Il est par ailleurs membre du comité de lecture de la revue MDCCC 1800 et du comité de rédaction de la revue Opus Incertum. Auteurs de nombreux articles, il a publié l’ouvrage : Du dessein historique à l’action publique. Louis Hautecoeur et l’architecture classique en France (Paris, Picard, 2007), il a été commissaire et directeur de la publication du catalogue de l’exposition Louis Hautecoeur et la tradition classique (Paris, INHA, 2008). Il a codirigé, avec Sabine Frommel, les ouvrages L’idée du style dans l’historiographie artistique. Variantes nationales et transmissions(Rome, Campisano, 2013) e Renaissance italienne et architecture au XIXe siècle. Interprétations et restitutions (Rome, Campisano, 2016) et avec Cristina Cuneo, le volume : A travers l’Italie/Attraverso l’Italia. Edifices, villes, paysages dans les voyages des architectes français, 1750-1850. Son dernier ouvrage : Les Français et la Renaissance. Idées et représentations de l’architecture, 1760-1880, va paraître chez l’éditeur De Gruyter (Berlin) en décembre 2023.
Dès les années 1750, par le regard croisé d’artistes, architectes, savants, hommes de lettres, diplomates traversant la péninsule italienne après les premières fouilles de Herculanum et Pompéi, un renouveau d’attention s’impose aux spécificités constructives des maçonneries coffrées et aux qualités des ciments utilisés dans les maçonneries chez les Romains. Cette contribution aborde le changement de paradigme dans l’observation des vestiges anciens, à Rome et au-delà, qui par le partage d’expériences et la synthèse des connaissances, a produit en quelques décennies un dialogue serré entre l’art de bâtir et les sciences de la minéralogie, de la statique et de la résistance des matériaux.