Alors que les brevets et les systèmes de construction en béton armé se répandent en Europe vers la fin du XIXe siècle, la capitale de l'Argentine connaît un profond processus de métropolisation du fait d’un boom inédit des exportations agricoles et des flux d’immigration. La croissance économique et démographique de Buenos Aires a pour conséquence l'essor de l'industrie de la construction, jusqu'alors dominée par les structures métalliques importées de Grande-Bretagne et par la participation de constructeurs et maçons d'origine italienne. Le béton armé apparaît au tournant du XXe siècle comme une alternative aux « squelettes » en acier laminé et à la fonte, en suscitant plusieurs interrogantes d’ordre économique, technologique et expressif. En ce qui concerne l’économie, la production locale de chaux et de ciments était florissante depuis la fin du XIXe siècle et offrait la possibilité de remplacer les importations britanniques de métal et de réduire les coûts de production des intrants de la construction. Cependant, à propos des avantages techniques des nouveaux matériaux, la tradition de l’acier était forte et, malgré l’intérêt des ingénieurs pour les brevets étrangers du béton armé, son application sur le sol argentin était questionnée en raison du manque d’une main-d'œuvre qualifiée et des connaissances nécessaires pour garantir la réussite des procédés encore méconnus. Au sujet des projets d’architecture et des capacités expressives du béton armé, au début du XXe siècle, il n'était utilisé que comme une alternative pour la construction de structures cachées derrière des revêtements et du décor. Grâce à plusieurs études récentes, on connait l'arrivée en Argentine du béton armé, au début du XXe siècle, à travers l’ouverture de filiales d’entreprises multinationales du bâtiment d’origine allemande. Cependant, cette communication propose d'élargir ce panorama afin de mettre en lumière les multiples expériences menées avec ce matériau dans une période d'incertitude quant à ses capacités et à ses avantages. Plus précisément, nous proposons d'étudier la brève présence en Argentine de la firme française Bétons armés Hennebique [BAH], entre 1905 et 1918, favorisée par un réseau local d'ingénieurs diplômés de l'Ecole centrale de Paris, ainsi que d'architectes de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. L'étude du fonds BAH au Centre d’archives d’architecture contemporaine donne des pistes sur les échanges entre son siège central, rue Danton, et le réseau franco-argentin d'agents commerciaux français, d'ingénieurs « centraliens » et d'architectes « Beaux-Arts ». Comment cette entreprise de « services industriels » a-t-elle fonctionné dans la capitale sud-américaine ? Quels ont été les mécanismes de transfert de savoirs, de pratiques et d'objets techniques entre Paris et Buenos Aires ? Quelles sont ses limites et ses adaptations dans le contexte d’un pays « d’industrialisation incomplète » ? Quelles particularités peut-on identifier dans ce « réseau français » du béton armé par rapport à la plus connue « influence allemande » ? En abordant des questions géopolitiques et économiques aux problématiques concrètes du chantier, nous proposons de mettre en valeur ce fonds d’archives afin de mieux comprendre la réception du béton armé en Amérique du sud.
Juan Pablo Pekarek, doctorant à l’Ecole doctorale d'Histoire (ED113), Institut d'histoire moderne et contemporaine (IHMC), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec une thèse sur les architectes, les ingénieurs et les entreprises de bâtiment entre Paris et Buenos Aires (1890-1930) sous la direction de Valérie Nègre et la codirection de Claudia Shmidt (Universidad Torcuato Di Tella, Argentine). Chargé d’études et de recherche à l’Institut national d'histoire de l'art (INHA), enseignant à l’Université Paris 1 et à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-La Villette.
Lien (publications, activité académique, événements, éditions) : https://ihmc.ens.psl.eu/-PEKAREK-Juan-Pablo-.html
Le « système Hennebique » se déploie en Argentine grâce à un réseau d'ingénieurs civils diplômés de l'Ecole centrale de Paris, souvent au service d'architectes « Beaux-Arts ». La tradition française du béton armé est mise à l’épreuve dans un contexte marqué à la fois par l’instabilité économique et par la faiblesse des industries locales de la construction. Des tensions géopolitiques aux enjeux techniques, nous cherchons à examiner la portée et les limites du brevet français dans les chantiers argentins, qui sont alors des arènes complexes où se retrouvent des acteurs, pratiques et savoirs techniques de très diverses origines.