Si l’étude comparative des races humaines est initiée dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est à partir du siècle suivant que l’on cherche à rattacher les peuples humains à des stades différents d’évolution. En effet, l’anthropologie est une discipline s’institutionnalisant à cette période, notamment grâce à la fondation de la chaire d’Anthropologie du Muséum d’histoire naturelle en 1855, puis celle de la Société d’Anthropologie de Paris par Paul Broca en 1859. Le contexte historique est favorable à la confirmation d’une hiérarchisation raciale justifiée par une étude comparative de l’Homme. En effet, l’entreprise coloniale française facilite la mise en place d’expéditions militaires et scientifiques aux quatre coins du monde, et de fait la collecte, la comparaison et la classification de ce que l’on considère alors comme les différentes races humaines. Aussi, dans une quête de classification animée par la volonté d'illustrer les caractéristiques morphologiques de l’Homme, les anthropologues se sont appropriés la technique du moulage en plâtre. Ce procédé́, habituel au sculpteur, tisse des liens particuliers entre art et science. Les avantages du moulage anthropologique sont soulignés par Émile Blanchard, zoologiste employé au Muséum d’Histoire Naturelle : il en préconise l’utilisation afin de rendre avec exactitude et sans biais les différentes physionomies humaines. Paul Broca incite dans ses Instructions pour les recherches et observations anthropologiques (1865) destinées aux voyageurs, à mouler en plâtre pieds, mains et surtout têtes. Aussi, ce matériau permettrait, grâce à ses propriétés plastiques et sa malléabilité, la réalisation de copies du vivant, « sans déguisement et sans art » comme l’indique Etienne Serres. Pourtant, la question de la coloration est largement abordée dans l’ouvrage de Paul Broca et dans les communications de ses confrères à la Société d’Anthropologie. Puisque la couleur de peau est considérée comme un marqueur racial important, la coloration des moulages est constamment pratiquée dans un souci de mimétisme. Cet ajout n’apparait pas comme pittoresque ou fantaisiste, mais bien comme le résultat d’une réalité scientifique à prendre en compte. Si le plâtre est choisi comme matériau privilégié afin de dépeindre la multitude des visages humains en raison de sa sobriété, la matérialisation des carnations insuffle une toute autre dimension esthétique à cet outil scientifique. Aussi, outre son aspect pratique, comment les caractéristiques matérielles du plâtre participent-elles à la construction de connaissances scientifiques ? Il s’agira au cours de cette communication d’étudier les diverses méthodes de coloration de ce matériau. De la patine à la peinture, il sera également question de l’esthétisation du plâtre par la couleur.
Mots-clés : moulage, anthropologie, plâtre, race, couleur, colonisation, matérialité
DURMONT D’URVILLE Jules-Sébastien-César, Voyages au Pôle Sud et dans l’Océanie sur les corvettes de L’Astrolabe et La Zélée exécutés par ordre du roi pendant les années 1837, 1838, 1839 et 1840, Paris, Gide, 1841- 1854, 27 vol. et 7 atlas.
BROCA Paul, Instructions générales pour les recherches anthropologiques (anatomie et physiologie), Paris, Victor Masson et fils, 1865.
DUDA Romain, « Dumoutier et la collecte de moulages anthropologiques. Une empreinte de l’altérité au dix-neuvième siècle », in LEBLAN Vincent, JUHÉ-BEAULATON Dominique, Le Spécimen et le collecteur, Paris, Publications Scientitiques du Muséum, 2018, p. 315-347.
PAPET Édouard, À fleur de peau : le moulage sur nature au XIXe siècle, (Paris, Musée d’Orsay. 29 octobre 2001-27 janvier 2002 ; Leeds, Henry Moore Institute, 16 février-19 mai 2002 ; Hambourg, Hamburger Kunsthalle, 14 juillet-1er septembre 2002 ; Ligornetto, Museo Vela, Office fédéral de la Culture, 14 septembre - 17 novembre 2002), Paris, Hazan, Musée d’Orsay, 2018.
QUATREFAGES Armand (de), Rapport sur les progrès de l’anthropologie, Paris, imprimerie Impériale, 1867
ROCHET Charles, « Sur une tête en plâtre de Cochinchinois peinte d'après nature », Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, séance du 2 novembre 1871, p. 270-271.
Nancy Ba est doctorante contractuelle en Histoire de l'art à Sorbonne Université (ED 124, lauréate d’un contrat doctoral Institut et Initiatives OPUS 2022) rattachée au Centre André Chastel. Sa thèse, dirigée par le Professeur Thierry Laugée et intitulée Colorer l’Afrique : polychromie de la carnation et matérialisation du derme dans la représentation sculptée de l’Africain (1859-1931), porte sur le rapport entre le matériau et la carnation dans la représentation sculptée de l’Africain.
À partir des années 1850, l’étude et la hiérarchisation des races humaines est encouragée par l’institutionnalisation de l’anthropologie. Aussi, dans une quête de classification et d’illustration des caractéristiques morphologiques de l’Homme, les anthropologues adoptent le moulage en plâtre. Ce matériau permettrait une reproduction fidèle du vivant dénuée d’artifices. Pourtant, la coloration des moulages persiste par mimétisme, la couleur de peau étant une réalité scientifique. Comment les caractéristiques matérielles du plâtre participent-elles à la construction de connaissances scientifiques ? Les méthodes de coloration et d’esthétisation de ce matériau seront étudiées au cours de cette communication.