Les hôtels ministériels de la France du XVIIe siècle constituent un cas d’étude exemplaire pour analyser la problématique des limites, tant physiques que conceptuelles, entre l’espace domestique et l’espace public dans la ville de l’époque moderne.
Au début du règne de Louis XIV, il n’existait pas encore dans la capitale de lieux spécialement dédiés aux activités des ministres du roi, tant au Louvre qu’aux Tuileries, et encore moins de grands bâtiments publics construits spécifiquement pour abriter leurs fonctions (ce qu’on appellera « ministères » à partir du XIXe siècle). En réalité, et depuis le début du siècle au moins, les secrétaires d’État - au nombre de quatre - et le chancelier vivaient et travaillaient dans leur propre demeure, sans qu’il ne soit fait de différences spatiales et matérielles entre les caractères public et privé de cette dernière. Dès lors, l’hôtel aristocratique, souvent appelé à tort « particulier », endossait un caractère semi-officiel – et donc semi-public – nécessairement ambivalent, les secrétaires d’État et les ministres du roi recevant chez eux quotidiennement leurs principaux collaborateurs, y tenant audience et y organisant régulièrement des fêtes. Matériellement, la frontière entre le « privé » et le « public », si tant est qu’elle ait existé au XVIIe siècle, était donc floue, voire poreuse, les espaces de réception, de travail et de vie – et donc les degrés d’accessibilité publique relative à chacun – se superposant les uns sur les autres. L’installation définitive de la cour à Versailles en 1682 allait encore renforcer l’ambivalence propre à l’habitat ministériel avec la création des premiers « logements de fonction », appartenant au roi et accordés à titre gracieux par ce dernier à ses ministres pour y abriter leur logement privé ainsi que les bureaux de leurs commis (pavillons puis ailes des ministres, hôtel de la Chancellerie).
Il s’agira donc de placer au centre du questionnement l’habitat ministériel afin d’en dégager les preuves matérielles du fonctionnement quotidien de la pratique politique de leur propriétaire sous le règne de Louis XIV. En analysant, au prisme de la culture matérielle, les origines et la naissance de ce type d’habitat au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, c’est en effet le cadre de vie quotidien des ministres et de leurs commis qui se dessine, ainsi que la manière dont ces derniers ont occupé des espaces qui ont à leur tour conditionné leurs comportements et leurs activités politiques. Plus largement, cette étude permettra de saisir le rôle que l’hôtel de ministre, en tant qu’espace à double valeur privée et publique, a pu jouer dans l’expérience quotidienne de Paris et de Versailles au XVIIe siècle, mais aussi la manière dont il a influé sur le comportement de ses contemporains et a interagi avec son environnement urbain.
Mots-clés : hôtel - ministre - pouvoir - spatialité - privé - public - urbanité
Clémence Pau, docteure en histoire de l'art, ATER, Sorbonne Université / Centre André Chastel
Docteure en histoire de l’architecture, Clémence Pau a soutenu en 2021 sa thèse intitulée L’État en ses hôtels : les résidences ministérielles de Louis XIV au milieu du XXe siècle, à Sorbonne Université (dir. Alexandre Gady). Son travail de doctorat consistait à étudier, sur un temps long, l’hôtel ministériel en tant qu’objet historique, architectural, matériel et social. Elle continue aujourd’hui à travailler sur les liens entre architecture et pouvoir. Depuis 2022, elle occupe un poste d’ATER à Sorbonne Université.
Page personnelle : https://www.centrechastel.sorbonne-universite.fr/membres/clemence-pau
"En analysant, au prisme de la culture matérielle, les origines et la naissance de l’hôtel ministériel au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, nous questionnerons le cadre de vie quotidien des ministres de Louis XIV, ainsi que la manière dont ces derniers ont occupé des espaces qui ont à leur tour conditionné leurs comportements et leurs activités. Cette étude permettra aussi de saisir le rôle que l’hôtel ministériel, en tant qu’espace à double valeur privée et publique, a pu jouer dans l’expérience quotidienne de la ville au XVIIe siècle."